JEUNES EMOTIONS par Laney PARTIE 1 Oscar soupira. D'un geste devenu presque machinal depuis qu'elle était entrée au service des Dauphins, il y avait trois ans de cela, elle enfila rapidement son uniforme et chaussa ses bottes. Elle jeta ensuite un coup d'œil à son reflet dans le miroir et eut un léger sourire. La couleur dorée de ses cheveux et la blancheur immaculée de son uniforme lui firent penser qu'elle ressemblait à un ange. " Mais qu'est-ce que je raconte... je suis très loin d'être un ange... oh oui, très loin de cela... " dit-elle à voix basse. " Si seulement... si seulement je... " Elle s'interrompit car des coups venaient d'être frappés à la porte de sa chambre. Elle marmonna un vague " Entrez " et plaça son épée dans le fourreau à sa ceinture. " Alors tu es enfin prête ? " André se tenait dans l'embrasure de la porte, l'air moqueur. A sa vue Oscar fronça les sourcils et détourna rapidement son regard en répliquant : " Je ne t'ai pas demandé de m'attendre. Tes dix-huit ans ne te donnent pas tous les droits. En particulier celui de croire que je ne peux pas trouver seule la route qui mène à Versailles. " André était abasourdi. Que se passait-il encore dans la tête de son amie ? Il commençait à en avoir assez de supporter sans broncher les sortes d'humeur d'Oscar depuis quelques jours. Alors sur le même ton il répondit : " Bien sûr, tu as raison. Comme toujours. Je me disais simplement que ce n'est pas très agréable de chevaucher seul. Je sais de quoi je parle. " Oscar le regarda et sentit son sang bouillonner de plus belle. Comment osait-il lui répondre de la sorte ? Elle sortit de sa chambre en bousculant André et s'empressa d'avaler quelque chose dans la salle à manger avant d'entreprendre la longue chevauchée quotidienne. Son ami se tenait à l'écart pendant qu'elle se préparait à partir. Au bout d'un moment, agacée de le voir toujours immobile à la regarder, elle jeta méchamment : " As-tu l'intention de rester planté là toute la journée ? Moi en tous les cas je n'ai pas besoin de toi aujourd'hui. - Je vais à Paris, si cela ne te dérange pas, répliqua-t-il d'un ton mordant. - Bien au contraire. Vas-y. Peut-être pourras-tu te trouver une cavalière pour le bal de Mme de la Grange. - Je n'y vais pas. - J'espère bien que si. Nous devons être présents tous les deux, je te rappelle que nous devons surveiller les environs de sa propriété. - Nous ? Je ne crois pas, Monsieur le Capitaine. Je n'ai rien à voir avec toute cette histoire. Ce n'est pas moi qui me suis engagé dans cette carrière. Mais tant pis, je viendrai, si c'est tout ce qui peut te faire plaisir. " L'adolescent tourna les talons et rentra au château. C'était au tour d'Oscar d'être surprise. Mais haussant les épaules, elle se mit en route pour le château de Versailles. " Il n'a toujours pas compris... je ne veux pas y aller non plus, à ce maudit bal. Ce sera tellement difficile..." Lorsqu'elle arriva au Palais, elle fut accueillie par Victor Clément de Girodel, un soldat de la Garde des Dauphins qu'elle commandait. Il s'approcha d'elle en souriant et déclara : " La Dauphine vous demande. - M'attend-elle depuis longtemps ? demanda Oscar, un peu irritée des manières mielleuses de l'homme qu'elle avait battu en duel il y avait des années de cela. - A peine une quinzaine de minutes. - Bien. Prenez la direction de l'entraînement pendant mon absence. " D'un pas décidé, Oscar monta les marches des nombreux escaliers qui menaient aux appartements de Marie-Antoinette. Elle frappa trois coups à la porte, entra et salua la Dauphine. " Ah, Capitaine Oscar ! Je suis bien aise de vous voir ! s'exclama la jeune fille en faisant signe à ses servantes de la laisser seule. - Majesté, me voici prêt à vous servir. - Je sais bien que je vous retarde, mais je tiens à m'assurer de votre promesse. - Ma promesse ? répéta Oscar, décontenancée. - Oh, je suis sûre que vous vous en rappelez. Je compte sur votre présence lors du bal de Mme de la Grange. Elle est tellement désespérée, vous savez. Elle espère que le voleur qui rôde dans les environs de sa propriété va se montrer au bal qu'elle a organisé, et que vous l'arrêterez. - Madame, je puis vous promettre de faire de mon mieux. - Bien sûr, il va falloir vous trouver une cavalière. " A ces mots Oscar rougit. Danser avec une femme ! Non, elle n'allait pas subir cela ! Cependant la Dauphine se méprit sur ce rougissement : " Ne vous inquiétez pas, Capitaine. Aucune femme ne pourra refuser de danser avec vous. - Majesté, je vous assure que... - Voyons, Oscar ! Je suis certaine que vous êtes un très bon danseur. - Je pense qu'il serait plus sage que je reste à mon poste habituel, Madame. Je pourrai agir plus discrètement. " La Dauphine soupira, un sourire amusé aux lèvres, et Oscar prit congé. Elle traversa le château et se dirigea vers les jardins du Palais. Sur son passage elle entendait quelques chuchotements et des gloussements, mais n'en tenait pas compte. Elle savait malheureusement que beaucoup de femmes avaient des vues sur elle ; souvent elle en plaisantait avec André. A la pensée de son ami elle sentit son cœur se serrer. Elle avait été odieuse avec lui. Pourtant elle ne pouvait agir autrement. C'était le seul moyen. Il devait absolument l'oublier. Oscar soupçonnait en effet André d'avoir des sentiments pour elle. Pourtant elle n'avait pas remarqué de changement de comportement significatif au cours des derniers mois. Il la regardait toujours de la même façon, il se tenait toujours assez éloigné d'elle, et il ne la ménageait pas lors de leurs séances de duels à l'épée. C'était cela le problème. Oscar n'avait aucune preuve de l'existence de cet amour. Elle se fiait à son instinct, et uniquement à lui. 'L'intuition féminine' railla-t-elle en son for intérieur. 'C'est un comble...' Elle savait que le cœur d'André avait changé. Elle le sentait, et elle avait l'impression que chaque jour il brûlait davantage. Curieusement, cela la mettait mal à l'aise... Secouant la tête, elle rejoignit Girodel et les autres dans la cour principale. Le reste de la matinée d'Oscar fut consacré à l'entraînement de ses hommes de la Garde des Dauphins. Lorsqu'elle rentra au château des Jarjayes peu après midi, elle fut surprise de voir André nettoyer le carrosse. Elle s'approcha de lui et demanda en lui prenant le bras : " Tu t'y prends de bonne heure pour cela ! As-tu déjà mangé ? - Oui " répondit-il distraitement en retirant son bras comme si la main d'Oscar l'avait brûlé. André ne s'était pas rendu compte qu'il avait blessé son amie. Cependant l'adolescente ne dit rien, car elle savait bien qu'elle avait été horrible avec lui plus tôt dans la matinée. Elle se contenta de froncer les sourcils et entra dans le château. Lorsqu'André fut certain qu'elle ne le voyait pas, il se laissa tomber sur le sol pour se reposer. " Oscar... que t'arrive-t-il, en ce moment ? " " Tiens donc ! " André s'empressa de rejoindre Oscar dans la salle à manger pour lui montrer le papier qu'il avait trouvé sur la table de la cuisine. Il faisait nuit depuis un moment déjà, et les deux amis semblaient avoir oublié pour quelques temps leurs querelles récentes. Oscar versa du vin dans deux verres et se tourna vers son ami : " Que t'arrive-t-il, André ? - Lis plutôt ce que Grand-Mère a laissé. " Il lui tendit le papier et attendit sa réaction. La surprise se peignit sur le visage de l'adolescente à mesure que ses yeux parcouraient l'écriture fine et serrée de la vieille gouvernante. Finalement Oscar commenta : " Après tout, ce voyage en Angleterre ne peut que lui faire du bien. Cela faisait longtemps qu'elle voulait rendre visite à mes sœurs. - Tu n'as pas envie de les voir, toi aussi ? " Son amie lui jeta un regard noir avant de continuer : " Et mon père qui est en Suisse... je ne savais pas qu'il avait des affaires à régler là-bas. Cela doit être nouveau, je n'ai rien remarqué de spécial ces derniers temps. - Sans vouloir te vexer, il y a beaucoup de choses que tu ne remarques pas. " Oscar se mordit la lèvre mais ne répliqua pas. Elle savait trop bien de quoi son ami voulait parler. Il se figurait qu'elle n'avait pas compris... mais elle était enfin sûre qu'il éprouvait des sentiments bien plus qu'amicaux pour elle. L'adolescente était cependant étonnée de ne pas être en colère. " C'est certainement de son âge. Tous les garçons sont pareils ", pensa-t-elle non sans ressentir une certaine gêne. " Mais moi ? Je suis différente. Rien de tout cela ne me concerne. " André quant à lui revenait de la cuisine, porteur des plats que Grand-Mère avaient préparés avant de partir. Inquiet de voir son amie si songeuse, il s'approcha d'elle et lui demanda : " Tout va bien Oscar ? - Oui, ne t'en fais pas, répondit-elle d'un ton neutre. - Alors tant mieux ! " Le sourire qu'il lui adressa la tétanisa. Son cœur se mit à battre la chamade, et elle avait l'impression que des picotements parcouraient tout son corps. " Mon Dieu... mais qu'est-ce qui lui prend de me sourire de la sorte ? Que m'arrive-t-il ? " Oscar piqua du nez sur son assiette et se mit à manger rapidement. A peine avait-elle reposé sa fourchette qu'elle marmonna quelque chose du genre " Je vais me préparer ". André haussa les épaules en pensant qu'il avait l'habitude des brusques changements d'humeur de son amie. Il laissa la vaisselle dans la cuisine et monta à son tour dans sa chambre. " Colonel, permettez-moi de vous dire que vous êtes particulièrement bien mis ce soir ! déclara André en aidant Oscar à monter dans le carrosse. - Merci. J'espère néanmoins que ce bal ne va pas durer une éternité. As-tu trouvé une cavalière ? Ce serait mieux ainsi, nous passerions inaperçus. - Oui mais elle n'est pas noble. Je me demande comment nous pourrons la faire entrer chez Mme de la Grange. - Nous trouverons un moyen. " André monta à son tour et dit au cocher d'aller à Paris. Puis il ferma la porte, se tourna vers Oscar et murmura en s'installant sur la banquette en face de celle où son amie était assise : " C'est étrange... je ne me suis jamais retrouvé à l'intérieur de ce carrosse. Il est plutôt confortable. - C'est une façon de voir les choses, soupira Oscar. - Je suis sûr que tout le monde va comprendre que je ne suis pas noble, continua André, qui semblait ne pas avoir entendu. J'ai l'air tellement gauche dans ces vêtements ! " L'adolescente le regarda et secoua la tête, les joues en feu : " Je t'assure que non. Tout ce que tu portes te va très bien. " Elle se pencha pour lui prendre la main et ajouta : " Le fait que tu ne sois pas noble n'a aucune importance à mes yeux. Tu devrais le savoir depuis longtemps. " Les deux regards adolescents se mêlèrent, et Oscar accentua sa pression sur la main d'André. Celui-ci resserra son autre main sur celle d'Oscar, et tous deux ne se lâchèrent plus jusqu'à leur arrivée à Paris. A la descente du carrosse, l'adolescente déclara : " Je n'aurai jamais d'ami plus précieux que toi, André. " Cette phrase eut l'effet d'une douche froide sur son ami. Il avait cru un instant, lorsqu'ils étaient seuls dans le carrosse, qu'Oscar ressentait quelque chose de plus fort que de l'amitié pour lui. Il se racla la gorge et annonça qu'il allait chercher sa cavalière. En s'éloignant, il sentit des larmes brûlantes monter à ses yeux, mais il essaya de faire bonne figure devant la jeune fille timide qui l'attendait près d'une maison délabrée. A suivre